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Sage mais cossu : En passant par la Lorraine

Rigide dans sa structure, le mobilier lorrain n’en a que l’apparence. A l’image de ses propriétaires, le meuble est généreux dans la forme et rectiligne sur le fond. Mais le Lorrain ne peut s’empêcher d’afficher un peu d’ostentation dans ce qui est pour lui le seul moyen de prouver son aisance. Car depuis le XVIIIe siècle, la région est nantie, bourgeoise, et l’intérieur des habitats ne peut pas le taire.

 


 


Armoire dite "aux deux empereurs"

 

Cuisine avec pierre à eau surmontée d'un placard fermé. Région de Nancy. Début du XIXe siècle

 


Armoire, fin du XVIIIe siècle, provenant de la région de Thionville (Moselle). Chène et marqueterie.

 

 

Boiserie de poêle avec placard, provenant de Moyen (Meurthe et Moselle). Datée de 1806



 


Berceau à décor de marqueterie. Fin du XVIIIe ou début du XIXe siècle. Chêne.


 

 


Chaise lorraine à décor de marqueterie provenant de Vézelise (Meurthe et Moselle). Epoque restauration. Hêtre et marqueterie

 


 


Coffre provenant de la vallée de Straiture (Vosges). Sapin. Décor peint. Fin du XVIIIe siècle.


 
 

Dressoir provenant de Fraize (Vosges). Merisier, garniture en fer.

 
 

Lit à côté marquété provenant des environs de Grostenquin (Moselle) Daté de 1830. Chène et marqueterie.


En Lorraine, comme dans bon nombre de régions françaises, peu de mobilier du Moyen-Âge a perduré, et la Guerre de Trente ans a raréfié les pièces, brûlées pour chauffer les villageois transis de froid. Même au XVIIe siècle, il n’existe pas encore de style régional. “Le mobilier typiquement lorrain commence au XVIIIe siècle, alors que la Lorraine, annexée par le duché de Bar, n’est pas française, explique Yves Collard, antiquaire et expert à Villey-Saint-Etienne, près de Nancy. Avant, non seulement la production n’est pas caractéristique, mais ce n’est pas la plus belle”.

Eclosion culturelle

Ainsi le XVIIIe siècle, période d’indépendance et de calme, amène l’affirmation et l’épanouissement d’un mobilier régional propre à la Lorraine. L’éclosion culturelle qui permet cet épanouissement, a lieu à la faveur de l’indépendance diplomatique du Duché de Lorraine qui, sous le règne de Stanislas Leczinsky (1737-1766), est un lieu cosmopolite, animé d’une vie artistique intense.

Révolution mobilière

Au début du XVIIIe siècle, les meubles conservent une beauté rigide : les menuisiers ignorent le style Louis XV, qui, un peu plus tard, va pourtant conduire le mobilier lorrain à son apogée. Au lendemain de la Révolution, la vulgarisation de ce style s’appliquera au mobilier rural le plus ordinaire et non plus seulement à celui des intérieurs aisés. En effet, pillés et dispersés, les meubles des grandes maisons fournissent aux menuisiers des campagnes, de beaux modèles qui leur permettent de régénérer leur art...

Déclin et industrialisation

Le Duché de Lorraine est rattaché à la France en 1766, sauf Metz qui s’y intègre un siècle plus tôt, en 1648. Entre la Révolution et la Restauration, la vie dans les campagnes est relativement prospère et durant le premier tiers du XIXe siècle, la production mobilière progresse, fidèle à la tradition. Mais à partir de 1830, l’ère industrielle entraîne le déclin du mobilier. Les séries bon marché des entreprises l’emportent peu à peu sur la créativité des petits artisans. Obligés de devenir copistes par souci de rentabilité, ils conservent seulement les principes d’une excellente technique. A la fin du XIXe siècle, seuls quelques bûcherons ou bergers sculptent pour eux-mêmes de petits meubles ou objets, selon la tradition lorraine.

Meubles cossus pour quatre régions riches

Au XVIIIe siècle la Meuse est donc riche. Du côté de Bar-le-Duc, Verdun, les ducs de Bar font venir de la vallée des artisans, et de leurs périples, les Compagnons amènent les influences de l’extérieur : “les meubles sont de grande qualité. Fins, sculptés, avec un esprit parisien qui se perd au XIXe siècle. Ce sont les menuisiers locaux qui les fabriquent, tandis que les sculptures sont laissées aux sculpteurs sur bois”. Dans la vallée de la Meuse, tout au long de l’eau, alternent hôtels particuliers, petits châteaux de maîtres, coins de chasse, où nobles et notables résident. Les meubles sont plus hauts que la moyenne et davantage d’esprit Louis XVI. Au nord de la Meuse, le mobilier est plus rude. La terre est fertile, souvent inondée, donnant de riches cultures, des bois, tandis que paissent les troupeaux. Les paysans sont de cossus laboureurs.

Meubles des Vosges

Les meubles des Vosges font bien la différence entre la haute-vallée et la plaine. Au XVIIIe siècle, la première est moins nantie. La prospérité arrive des canaux qui descendent le bois par flottage vers Metz, Nancy et Lunéville. Lieu de passages et d’échanges par la montagne et vers l’Alsace, la haute-vallée multiplie les grosses foires et marchés. Au XIXe siècle, la mécanisation lui amène l’industrie du papier et les filatures. La plaine des Vosges tire sa richesse de l’eau. “Les meubles ont le même esprit que ceux des montagnes, mais ils sont plus hauts et plus longs. Ils peuvent compter jusqu’à quatre ou cinq portes en haut et en bas. Plus raffinés, ils ont aussi des tiroirs, davantage de sculptures, parfois des fleurs. Ils ne sont plus essentiellement fonctionnels, ils ont un aspect décoratif”.

Le meuble messin, un rien ostentatoire…

La Moselle est un département très riche, mais son inspiration mobilière est différente selon la langue : française ou allemande. Le meuble de Metz ou de Thionville aime les constructions rectilignes et les panneaux géométriques moulurés sur les portes d’armoires ou de buffets ornées du fameux quadrilobe, très particulier à cette région. Mais “les plus beaux meubles messins proviennent de la vallée de la Seille. C’est une contrée riche où la terre fertile produit céréales et fruits. Le mobilier s’en souvient dans ses décors et les fines sculptures qui l’ornent”. Les motifs floraux, un rien ostentatoire, sont bien placés, même si à regret, l’antiquaire avoue un peu d’excès dans les décors.


à tendance alsacienne à l’est de la moselle…

A l’est de la Moselle, en allant vers l’Alsace, sont nés les meubles de la région de Dieuze ou de Sarrebourg. Très spécifiques, ils s’ornent de marquetterie à motifs géométriques, mêlant noyer, merisier et autres bois fruitiers. Si la structure en chêne reste lorraine, le décor évoque déjà le mobilier alsacien : “beaucoup de marquetterie, des placages marquetés au filet de plomb ou de cuivre, en fait un meuble bourgeois magnifique, dont il reste très peu d’exemplaire aujourd’hui” s’extasie Yves Collard, sous le charme depuis plus de trente ans.

et parfaitement équilibré à Nancy

Dernier département, la Meurthe-et-Moselle est riche, elle aussi. Stanislas, roi déchu, installe sa cour à Lunéville en 1737 et autour de lui, nobles, bourgeois, artisans et artistes trouvent dans l’émulation culturelle et artistique matière à développer leurs goûts et leurs talents. Avec Metz, c’est sans doute à Nancy et Lunéville que se font les plus beaux modèles de meubles : ils sont fins, toujours en chêne dans leurs structures, agréables à l’oeil. Harmonieusement construits, ils ont un équilibre parfait dans les formes. Les pieds, Louis XV, sont montés sur coquilles. Très finement sculptés à Nancy, ils sont marquetés à Lunéville et Epinal. Tout le XVIIIe, et la première moitié du XIXe siècle, nobles et bourgeois de Pont-Mousson, Saint-Nicolas-de-Port et Toul, s’alignent sur les Nancéiens et les Lunévillois.

Le chêne, indestructible, essence première du meuble lorrain

Les essences de bois du meuble lorrain se concentrent essentiellement autour du chêne, particulièrement à partir du XVIIe siècle. On le trouve en abondance dans les forêts des plaines et des plateaux calcaires. Sa facilité de travail et sa qualité de conservation le font apprécier des artisans qui, à partir de cette époque, réalisent ainsi la majeure partie des meubles des campagnes. Dans les Hautes-Vosges on utilise le chêne pour le décorer de quelques peintures, à l’instar de l’Alsace, où le sapin est de mise. Cette essence locale n’est que peu employée par les artisans, qui la trouve peu intéressante à sculpter et qui se conserve mal.

Les essences de circontances

L’usage du noyer prend de l’ampleur au début du XVIIIe. Autrefois, il était réservé exceptionnellement à la fabrication d’armoires bourgeoises. Abondant en Lorraine, il est pourtant moins utilisé. Recherché pour ses tons roux et pour ses loupes appliquées en marquetterie sur des meubles précieux, il était plus difficile à travailler que le chêne. Les bois fruitiers sont aussi recherchés dans toute la Lorraine pour des réalisations précises : cerisier pour des gros meubles, prunier pour des sièges, acacia pour des marquetteries, loupes de ceps de vigne ou poirier en incrustations. Ces essences permettaient des réalisations fines et solides, offrant une palette de teinte allant du blond au rouge... Les ferrures sont en fer jusqu’au XVIIIe; en bronze parfois à Nancy et en laiton à Pont-à-Mousson. Les tiroirs, que tout beau meuble se doit de posséder, s’agrémente de ferrures rondes à boutons, ou de balanciers tout du long.

Un décor très élaboré, mais puisé à la source

La sculpture, sobre dans ses débuts, devient abondante à partir du XVIIIe siècle, pour aller vers une nette tendance à la surcharge. “Sur une structure Louis XIV, des pieds boule ou fromage, les panneaux sont centrés, et on observe plus de moulures que de sculptures”, note l’antiquaire. Par contre, fin XVIIIe et au XIXe, “la structure est Louis XV, avec des traverses très chantournées, des portes excentrées, sur des pieds Louis XV, avec ou sans coquilles. Les sculptures sur les portes et les dormants sont champêtres, très fleuries”. Chaque région y ajoute sa particularité : soleil à Nancy, tulipes du côté de la Sarre, quadrilobes et grappes de raisin vers Metz et la Lorraine allemande, coeurs et décors larges dans la Seille. La géométrie des panneaux est très présente, surtout vers Metz et la vallée de la Seille.

Marqueterie

La marqueterie se retrouve surtout au centre et à l’est de la Lorraine. Elle est utilisée seule ou en association avec la sculpture. C’est une des particularités de ce style de mobilier, très prisée en Lorraine allemande, moins dans la Meuse, où on lui préfère une sculpture très élaborée. Le décor polychrome peut être employé dans certaines régions montagneuses, où il est possible de décorer à moindre frais des meubles taillés dans un bois impossible à sculpter comme le sapin.

Coffres et armoires de mariage

D’abord coffres à poignées jusqu’au XVIIIe siècle, les armoires de mariage à deux corps n’arrivent que plus tard . Elles donnent l’occasion de laisser libre cours au talent et à l’imagination des sculpteurs : bouquets, coeurs et oiseaux enlacés sur les traverses, arbres de vie, motifs à la petite marguerite ou anémone, symboles de la Lorraine, tulipes vers Thionville. Les fleurs sont également très présentes sur la faïencerie, particularité de la région : “on ne cherche pas loin le décor, raconte Yves Collard, on regarde autour de soi, dans les champs, les bois, les monts, les jardins”...

L’habitat du lorrain aisé s’agence sur trois pièces autour de la cuisine centrale. Deux chambres, où dans l’une des deux trône le poêle, qui chauffe tout le bas de la maison et la “belle pièce”, où l’on mange dans les grandes occasions, se chauffe en famille près de la cheminée, discute. C’est là que s’expose le dressoir ou vaisselier, meuble le plus important de la maison. On le place en face de la fenêtre, afin d’être vu de la rue. Très répandu à partir de la fin du XVIIIe siècle, il sert à exposer les assiettes en faïence, popularisées grâce à des industries détaxées, protégées par les Ducs de Lorraine et Stanislas Leczinsky.

…et l’armoire, prestige de la maison

A la campagne le meuble bas sert également d’égouttoir. Le dressoir peut compter dans le bas jusqu’à quatre portes surmontées de tiroirs très ornés. Au fond s’appuie des étagères sans balustre. Assiettes et plats s’encastrent dans une rainure située à l’arrière de la tablette, sans jamais être masqués. Il subit quelques légères variations suivant les contrées; modèle d’équilibre à Nancy et Lunéville, c’est dans les Vosges et la Lorraine allemande que le dressoir atteint son plein épanouissement : le haut corps peut atteindre jusqu’à 1m 30. Autre pièce maitresse de la maison lorraine, l’armoire. Elle revêt une importance aussi grande que pour les Normands : entre 2m 20 de haut sur 1m 50 de large, elle est encore aujourd’hui le meuble le plus demandé, car le plus fabriqué.

“L’armoire est symbolique” explique l’antiquaire lorrain. “Dans les familles lorraines, on a beaucoup d’enfants et on se marie beaucoup : une armoire est fabriquée pour chacun. Elle est plus respectée que le coffre ou la table, objet usuel, et elle est en chêne, donc indestructible!”. Son usage se généralise dans la seconde moitié du XVIIe siècle dans les chambres rurales. Elle servait alors à empiler le linge. Ce n’est qu’à partir du XIXe siècle qu’apparaît la penderie. L’armoire est le terrain privilégié de la sculpture et de la marquetterie. Les motifs floraux ornent les traverses horizontales, les dormants, et de larges moulures cernent les panneaux géométriques des portes. Progressivement de longs tiroirs à grandes poignées en ferrures ciselées apparaissent à la base.Certains modèles possèdent même trois portes...

Une région nantie

“Tout ce qui peut exister comme mobilier s’est fabriqué en Lorraine, commente Yves Collard. De la table, aux bureaux placés dans les chambres, au pétrin, au coffre à sel, en passant par les lits, les berceaux, les buffets, les scribans des intérieurs lunévillois, ou encore les horloges, dont les mouvements fabriqués en Franche-Comté ou dans la Forêt-Noire, étaient amenés par colporteurs. Dès le XIXe siècle, les grosses maisons bourgeoises n’avaient rien à envier aux châteaux”. Nanti, le Lorrain aime l’apparat, le prestige. Le faire savoir lui importe, mais c’est son foyer qui, en priorité, porte la marque de cette aisance...


Dominique Jacquemin
Chineur n°41 – Mars 2001


 




 
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