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Les poteries de Savoie : au rythme de toute une vie


Des céramiques domestiques aux pièces religieuses, la poterie en Savoie accompagne depuis plusieurs siècles la vie quotidienne de ses habitants, qu’ils soient agriculteurs ou nobles. Pas un instant marquant sans qu’elle ne soit présente, célébrant les naissances, gâtant de jouets les enfants, suivant les conscrits, fêtant les mariages, jusqu’à la tombe où l’on a retrouvé des bols funéraires, retournés sur le crâne du mort. Quant à la poterie utilitaire, elle participe à tous les gestes des femmes et se trouve dans de nombreuses pièces de la maison, particulièrement à son apogée, aux XVIIIe et au XIXe siècles…

Une utilisation quotidienne
A chaque pièce, ces poteries…
…à chaque ustensile, sa couleur
Deux atouts : l’épicéa et l’eau
Structure des ateliers
Des potiers voyageurs
Evolution de la demande
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Crémeuse. Atelier Antoine Tripp. Annecy, fin XIXe siècle.




Verseuse jaune, décor de faisan. Atelier Kibler. Annecy, fin XIXe siècle. Estampillée.




Tommière rouges. Haute-Savoie, fin XIXe siècle.




Pot de Haute-Savoie, fin XIXe siècle.




Toupine jaune bombée. Haute-Savoie, fin XIXe siècle.




Cruche à huile verte, décor digité. Haute-Savoie, XVIIIe siècle.






Porte-dîner. Haute-Savoie, XIXe siècle.




Bol jaune avec pied douche. Chablais, début XIXe siècle.




Bol à oreilles jaune, décor d' oves. Haute-Savoie, début XIXe siècle.




Plat jaune, décor dit "du lièvre bondissant". Chablais, XIXe siècle.




Pot à lait avec décor de tulipe et de pyrole. Atelier Knecht. Colovrex, XIXe siècle.




Bol d' alpage jaspé.
 
Les premiers témoignages de céramiques ont 6 000 ans. En Europe et en France, on a retrouvé dans les sites lacustres du Bourget, d'Annecy et de Léman de la terre vernissée des XIIe et XIIIe siècles ayant contenu de la nourriture, sacrifiant ainsi aux rites funéraires d'époque. La poterie vernissée, fleuron de l'artisanat savoyard, est connu pour sa finesse et sa grande variété de formes et de décors. Les couleurs de base sont au nombre de quatre : jaune, vert, rouge et noir, le bleu n'arrivant qu'au début du XXe siècle, avec l'expansion du tourisme.

Une utilisation quotidienne

Selon les utilisations, les formes des poteries sont d'une très grande variété : elles accompagnent la vie du savoyard du berceau à la tombe. "Dès la naissance, on fabrique des biberons et des petits pots de chambre avec le prénom de l'enfant inscrit dessus. A la mort, les céramiques funéraires ont une fonction rituelle. On trouve dans les tombes des bols retournés sur les crânes " raconte Jean-Christophe Hermann, expert et collectionneur. Entre ces deux extrémités, se déroule une vie et son cortège d'objets au quotidien : bouillotte, pot de chambre, pots à onguents pour les soins du corps; à graisse, à lait, à faisselle, porte-faisselle, canche (grand plat creux pour faire la crème), toupines (grands pots à réserve avec couvercle pour conserver le saindoux, la graisse ou les saucisses dans de l'huile), vinaigrières pour le cidre et le vin, verseuses à eau, à huile, à brisures pour cailler le lait, marinières pour les viandes, tomières pour la tome de Savoie, bagnolet pour laver la vaisselle.

A chaque pièce, ces poteries…

Chacune de ces céramiques domestiques occupe un endroit bien déterminé dans la maison : dans la cuisine les assiettes, les plats, le porte-cuillères pour égoutter les fourchettes et les cuillères en bois. A la cave, les toupines et les vinaigrières qui elles, ne sont pas décorées. On fabrique des poteries commémoratives pour les mariages, les naissances et des pots anthropomorphes offerts aux conscrits, avec des "siffleurs" pour faire le charivari. Les jouets pour les enfants ne sont pas en reste : oiseaux en terre, sifflets, tirelires et aussi petites verseuses, toupines " pour faire comme maman ". " Toutes les pièces religieuses sont en terre vernissée " note l'expert. " Dans chaque maison, on trouve un bénitier et une tuile vernissée pour porter bonheur ". Quant à la tuilerie de base qui n'est pas vernissée, elle contient toujours une inscription avec une date, une maxime ou un nom.

…à chaque ustensile, sa couleur

Exceptés pour les poteries de base, les décors sont illimités : pois et formes géométriques, jaspages (mélanges de couleurs), motifs floraux et plus rares, décors d'oiseaux et d'animaux : lézards, chevaux, chiens. Chaque atelier affirme sa particularité en créant ses propres motifs. " Pour certaines catégories de pièces, on n'utilise qu'un certain type de couleurs ou on évite tel autre ", explique le potier ; les bénitiers bannissent les fonds verts mais se parent de jaune et de noir qui rappellent les congrégations religieuses ; les vinaigrières sont souvent vertes, tandis que les pots à lait peuvent être de toutes couleurs. …

Deux atouts : l'épicéa et l'eau

Mais c'est le jaune, symbole de gaieté, de soleil, qui est le plus utilisé : " Jusqu'en 1860, la Savoie s'étend très bas vers le sud : elle comprend le comté de Nice et la Sardaigne. Au XVe siècle, la Savoie est plus grande que la France, c'est un véritable état ! " ajoute Jean- Christophe Hermann, un peu chauvin. La technique de la terre vernissée savoyarde est la même qu'en Norvège. En Savoie, l'argile est de très bonne qualité. L'épicéa, excellent combustible pour alimenter les fours, et l'eau nécessaire pour laver l'argile, se trouvent en abondance. On enfourne les céramiques dans l'unique four de l'atelier à l'impressionnante capacité : de 10 à 20m3. Après avoir fait démarrer le feu avec des souches de résineux, il ne faut pas moins de 800 fascines (fagots d'épicéa de deux mètres de long) pour alimenter la cuisson qui dure une journée et demi.

Structure des ateliers

Les ateliers sont nombreux. Aux XVIIIe et XIXe siècles, âge d'or de la poterie savoyarde, on n'en compte pas moins de quatre-vingt, dont les zones de concentration se trouvent dans le bassin alémanique (Thonon), le bassin d'Annecy, la Vallée de l'Arves (Cluzes et Bonneville) et Chambéry. Chacun d'entre eux emploie en général une dizaine de personnes et développe une organisation extrêmement hiérarchisée. Au sommet de la pyramide, le patron : il s'est largement enrichi dès la période médiévale et c'est un notable. Suivent les maîtres-ouvriers. De l'époque romaine à la fin du XIXe siècle, ils sont payés "au compte ". "La quantité de terre utilisée, le prix de vente de la pièce et ses dimensions déterminent le prix payé à l'ouvrier ", indique l'expert. A la fin du XIXe siècle, ils seront rémunérés à la pièce.

Des potiers voyageurs

Les " pieds jaunes " ont la charge d'encober (mettre la couleur) les pots. "Ils doivent leur surnom au fait que la couleur jaune, on l'a dit, largement utilisée par les potiers, leur tombe sur les pieds "… Les décoratrices sont exclusivement des femmes ; femme de patron ou femme d'ouvriers. Enfin viennent les employés payés à la tâche, chargés de laver la terre, et d'enfourner les poteries dans les grands fours pour les cuire. Les ouvriers se déplacent beaucoup. Dès le XIIIe siècle, le premier potier savoyard s'installe en provence. Ils laisseront ensuite des traces dans le Doubs, le Jura, l'Ardèche, et même la Normandie, du côté de Rouen. "La règle de la poterie est immuable, remarque l'artisan. Le client décide. La terre vernissée s'inscrit dans la culture locale et le mode de vie de chaque lieu où elle s'établit ".

Evolution de la demande

Un postulat qui explique en partie son évolution. Dès le XVIIe siècle, les pièces suivent l'impression du temps, subissent les influences de la mode; avec au XIXe siècle, des décors typiquement néo-classiques à l'éponge, en passant par l'esthétique purement fonctionnelle de la période Art déco où tasses et soucoupes sont devenues carrées. De l'agriculteur au noble (bientôt celui-ci préférera la porcelaine), la céramique vernissée est adoptée par tous. Ses domaines d'utilisation sont variés : écritoires, fontaines, " pièces orgueilleuses ", mais aussi utilisée pour des plats et de la vaisselle autant décoratifs qu'utilitaires. La diffusion s'est longtemps faite par colportage pour le détaillant ou sur commande pour le particulier.

Dominique Jacquemin
Article extrait du Chineur N° 70 - Août 2003

Retrouvez les coordonnées de
Jean-Christophe Hermann, collectionneur et expert.




 
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