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Meuble lyonnais : imposant et sculptural
Le mobilier lyonnais n’a rien de rustique. Même s’il a influencé celui des campagnes avoisinantes, c’est un meuble citadin et cossu, qui ne s’adressait qu’à de riches bourgeois, banquiers et commerçants. S’inscrivant dans une structure rigide, il est sauvé de l’ennui par des décors magnifiques, variés, la gravure le disputant à la sculpture suivant les époques. Sans conteste, la Renaissance est l’âge d’or du mobilier lyonnais, par le foisonnement de ses décors, la richesse de ses gravures, dans un bois qui a toujours été le noyer, essence de l’Isère toute proche. Même si, pour certains spécialistes, le meuble lyonnais par excellence est né sous Louis XIV, on ne peut lui nier une constante : il en impose...
Lyon, une ville à part Les banquiers s’installent à Lyon Les campagnes italiennes font entrer la Renaissance en France Un superbe mobilier pour bourgeois cultivés Le mobilier du XVIe Des meubles imposants, partie intégrante des intérieurs Exode citadine Décors de la fin du XVIe : vermiculures et cuirs enroulés Une source d’inspiration : l’antiquité Période d’austérité Au XVIIIe siècle, libération du meuble lyonnais Un meuble sobre et architecturé Meubles d’usage : rigides, lourdement implantés au sol Avènement des sièges Légèreté des sièges, rythme et coup de fouet <- CORP TEXTE DE VOTRE ARTICLE ->
 Armoire monumentale à deux portes en noyer. Epoque Louis XV
 Salle des archives de l’Hôpital de la Charité
Commode en noyer. Circa 1760
Homme debout en noyer. Epoque Louis XIV
Bonnetière en noyer de la première partie du XVIIIe. Louis XV
Pièce du Musée des hospices civils de Lyon
Commode galbée en noyer. Circa 1740
Paire de fauteuils à la reine estamillée « Canot ». Troisième quart du XVIIIe
Détail d’un secrétaire à abattant, XVIIIe siècle Commode dite « sauteuse » en noyer. Epoque transition
Commode tombeau en noyer. Circa 1760
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Citadin, le mobilier lyonnais a influencé ceux des provinces voisines qui n’ont jamais pu l’égaler. Monumentaux, admirablement proportionnés, ce sont de beaux cubes couverts de broderies de bois, produits, non d’une province, mais d’une ville. Longtemps isolée des influences parisiennes, au carrefour du Sud et du Nord, Lyon a toujours été frondeuse. “Le meuble lyonnais n’est pas un meuble de demoiselle; il n’a pas la finesse de Paris; c’est un meuble d’homme qui sait ce qu’il veut!”, affirme Robert Gros, antiquaire à Verjon dans l’Ain, spécialiste du mobilier lyonnais.
Lyon, une ville à part
“Ses meubles reflètent l’étrangeté de Lyon, confluent de deux fleuves très différents, Saône tranquille et Rhône fougueux, mais aussi de deux civilisations opposées”, écrit Edith Mannoni dans son ouvrage sur le mobilier lyonnais. L’une venue du nord, l’allemande, et l’autre du sud, l’italienne, qui ici se mêlent par la grâce intelligente du génie français... Capitale de la Gaule, elle manque de peu d’être celle de la France. Mais en 843, Lyon disparaît dans le Saint-Empire Romain-Germanique. Elle redevient française en 1275 et est rattachée à la couronne en 1312. Mais la cité se préserve une certaine autonomie, restant au XVIe siècle, une ville libérale, plus accueillante pour les intellectuels progressistes que Paris...
Les banquiers s’installent à Lyon …
Elle commence par accueillir, à la fin du XIVe siècle, les proscrits chassés par les guerres civiles d’Italie; avec eux s’installe l’industrie de la soie. En 1420, à la suite de la Guerre de Cent Ans, les célèbres foires internationales de Champagne qui avaient lieu à Troyes, sont remplacées par celles de Lyon, qui devient l’un des premiers entrepôts marchands du monde. En 1463, tenant compte de ce succès, Louis XI accorde à la cité de tenir quatre foires annuelles, ce qui engendre un formidable courant commercial. Puis des banquiers italiens s’y installent et enfin des imprimeurs allemands. Second centre bancaire du royaume, Lyon est la rivale de Paris pour l’imprimerie. A celle-ci s’adjoint des artistes graveurs sur bois et le premier livre à gravures est publié en 1478. “Ce n’est pas sans retentissement sur le mobilier”, précise E. Mannoni.
Les campagnes italiennes font entrer la Renaissance en France
Autre influence historique importante : les campagnes italiennes de Charles VIII et Louis XII à Naples et Milan, qui font entrer en France la Renaissance Italienne, un peu avant que Philibert de l’Orme, architecte lyonnais parti à Rome en 1534, n’en revienne avec des idées novatrices. Les éditeurs lyonnais vont être les premiers à diffuser cette nouvelle mode artistique dans le mobilier... Lyon assimile les arts italiens plus vite que bien d’autres régions françaises. “Mais entre les modèles issus des grottes romaines découverts en 1415 et les ateliers des menuisiers lyonnais, il y a un agent de transformation : une pléiade de dessinateurs et de graveurs”, note l’écrivain...
Un superbe mobilier pour bourgeois cultivés
“Dans ces premières manifestations, le mobilier lyonnais est massif, fait par des charpentiers et des huchiers”, rappelle Robert Gros. Il est déjà en noyer, essence dénichée sans aucun mal, vu que les bois abondent dans la région. Blond ou plus foncé, selon les artisans et les époques, il restera tout au long des siècles le matériau de prédilection. Les ornemanistes vont donc trouver à leur disposition pour s’exprimer, des surfaces carrées ou rectangulaires, bien proportionnées, comme les crédences, les deux-corps et les buffets, construits selon les principes classiques. Par la diffusion des livres, l’art graphique prend le pas sur la sculpture. La décoration du mobilier ressemble à de la gravure sur bois. C’est ainsi que se développe, à la Renaissance, un superbe mobilier, paradoxal, engendré par la demande d’une riche bourgeoisie très cultivée, de gros commerçants, banquiers...
Le mobilier du XVIe
Le XVIe siècle est également marqué par deux hommes, architecte et sculpteur-ornemaniste, qui vont faire profiter le monde des arts et de l’artisanat de leurs découvertes, par l’édition de deux ouvrages. L’un est Philibert de l’Orme, architecte, érudit lyonnais, l’autre Hugues Sambin, ébéniste, sculpteur et ornemaniste dijonnais, inspirateur de célèbres meubles bourguignons. Le premier prône l’invention d’un style propre à la France, remplaçant les colonnes, les chapiteaux corinthiens par des figures de faunes et de faunesses. On aime à sculpter des faunes à jambes de bouc portant sur la tête une corbeille de fleurs et fruits en guise de chapiteau, des corps d’hommes et de femmes à pieds de biche
Des meubles imposants, partie intégrante des intérieurs
C’est également le thème de l’ouvrage d’Hugues Sambin, qui y évoque le retour des termes, ces sculptures du nom d’un dieu latin, blocs de pierre surmontés d’une tête, parfois de bras, mais toujours sans jambe. Le mobilier de la Renaissance les adopte, en Bourgogne et à Lyon, mais ils sont plus raides dans la première région, plus souples et réalistes chez le second, que Philibert de l’Orme placent en soutien de corniches. “Outre ces aspects fantasques, les meubles lyonnais de L’Orme ont une structure rigoureuse. Les deux-corps sont parfaitement équilibrés, suivant une horizontale qui les partage par le milieu, particularité que l’on ne retrouve ni en Bourgogne, ni en Provence, provinces aux mobiliers assez proches de celui de Lyon”, remarque E. Mannoni dans son ouvrage.
Exode citadine
Les dimensions ont toujours été imposantes en comparaison des normes parisiennes : 2,85 m de long pour les armoires, 1,80 m pour les buffets et 1,50 m pour les commodes, très profondes. Les meubles qui correspondent aux vastes pièces des immeubles particuliers, font partie intégrante de l’architecture intérieure des pièces et les habitants ne les changent pas souvent de place : les Lyonnais sont conservateurs et n’ont réussi à se séparer de leur meubles qu’à la fin de la soierie au XXe siècle, lors des partages de familles qui les ont obligés à vendre. A cette époque, les maisons lyonnaises se sont vidées. “Le départ des soyeux a été une grosse perte pour la ville de Lyon”, regrette l’antiquaire.
Décors de la fin du XVIe : vermiculures et cuirs enroulés
La caractéristique des décors de cette fin de XVIe siècle tourne également autour de deux motifs : les vermiculures et les cuirs enroulés, empruntés à Byzance et Venise, dont les premiers imprimeurs et graveurs sur bois, pour la plupart allemands, s’étaient inspirés. Décor lyonnais le plus original et le plus typique, les vermiculures sont des arabesques serrées qui, parfois s’entrelacent à des rameaux feuillagés. Ce sont des gravures plates en faible relief par évidement des fonds qui forment des arabesques symétriques. Sur les buffets Renaissance, elles couvrent les panneaux des portes et parfois des côtés. Le cuir enroulé apparaît comme une sculpture, aussi en faible relief, représentant des bandes s’enroulant en arabesque, mais plus larges que les vermiculures. Ces deux thèmes privilégiés se déploient autour de mascarons, têtes en méplats, sans grand relief, souvent grotesques, grimaçants, inspirés par la Commedia dell’Arte.
Une source d’inspiration : l’antiquité
D’autres, plus sereins, dérivent de la sculpture antique. Il existe un décor encore plus plat : l’incrustation de filets en bois clair, sorte de marqueterie très fine, soit en lignes droites, soit en petits pavés noirs ou jaunes, soit en rinceaux -ornement fait d’éléments végétaux, disposés en enroulements successifs-. “Mais il y a mieux encore, souligne E. Mannonni : des meubles luxueux sont ornés de figures humaines, dieux ou déesses antiques, personnification des vertus ou des saisons, aux corps d’un dessin ferme et original. Ces scènes historiées doivent beaucoup aux livres des pays germaniques”. Ces décorations se retrouvent sur des armoires, des buffets à deux-corps, et à retrait, des tables à console double et à allonges, mais aussi et jusqu’en 1640, des chéières, des caquetoires (chaises) et des chaises hautes à bras.
Période d’austérité
Dès le XVIIe siècle et sans doute à cause des troubles qui suivent la mort d’Henri IV en 1610, le mobilier lyonnais devient austère, voir pauvre, comme dans tout le reste de la France. “L’imagination n’est plus au pouvoir”, note la spécialiste. Les meubles du lyonnais gardent leur structure massive, quadrangulaire, mais l’ornementation foisonnante disparaît. Lui succède des colonnes torses appliquées au fronton, des aigles aux ailes déployées, souvenir des empereurs germains ou des têtes d’angelots, réminiscence de l’Italie... La pointe de diamant, si répandue en France au XVIIe siècle et qui s’impose dans le mobilier de Bourgogne, ne se retrouve pas dans le lyonnais, peu attiré par le décor en relief. En revanche, le tournage en balustre des piétements, typiques de l’époque Louis XIII, y présente une particularité qui correspond bien au goût lyonnais pour l’opulence et les grandes dimensions : “le fort écartement entre les divers éléments qui se superposent et le profil très ferme de l’ensemble”, souligne E. Mannonni.
Au XVIIIe siècle, libération du meuble lyonnais
Cette époque voit s’ajouter des meubles comme les chaises, les tables et les entretoises à balustre. Sous Louis XIV, le meuble lyonnais se libère sous l’influence de deux grands menuisiers-ébénistes parisiens, André-Charles Boulle et Jean Berain. Au début du XVIIIe siècle, le décor d’arabesques, vermiculures, cuirs découpés ne se limite plus à ornementer, il se projette dans l’espace, devient le contour des meubles; c’est le style rocaille. Il est sinueux, asymétrique, emprunte à la géologie et à la botanique. Lyon s’en inspire sans réserve pour ses sièges si célèbres. Mais les volumes des grands meubles restent sages. Les armoires, buffets sur plinthe, grands meubles, gardent leur structure massive et rigide, encadrant un luxuriant décor rocaille. La statique domine. Atteint superficiellement par ce style, le meuble lyonnais n’a pas la faconde des meubles de Provence, où les galbes et les sculptures modèlent tout, du vaisselier à la panetière.
Un meuble sobre et architecturé
“Les grands meubles lyonnais du XVIIIe siècle sont arrachés à la monotonie ennuyeuse des objets de grandes dimensions à lignes rigides par le contrepoint de la sculpture ornementale”, remarque Bernard Deloche, auteur de nombreux ouvrages sur le sujet. Les strictes proportions du mobilier lyonnais n’évoluent pas, fidèles à la tradition. Seuls les décors varient, remis au goût du jour par diverses influences, italienne, dijonnaise, ou de Paris. Pour Robert Gros, le meuble lyonnais par excellence date de cette époque : il est architecturé, sobre, ne sacrifie pas à la frivolité : pas de poudreuse, ni de meuble à en-cas. Boiseries murales, parquets, meubles, tout contribue à ancrer le riche lyonnais dans ses murs... “Sous Louis XIV, le buffet à deux portes comprend un dormant, souvent sculpté dans le haut entre les deux portes, des tiroirs, de grosses moulures très décorées et son dessus est en pierre de Saint-Cyr, une pierre grise très lourde trouvée dans les carrières voisines du Mont D’Or. Les pieds reposent sur une plinthe, puis vers 1750, le buffet à pierre comporte des pieds cambrés de part et d’autre d’une traverse chantournée. Dans les campagnes, on note des buffets à pierre beaujolais, moins décorés, et dans le Forez, des bas de buffet à plateaux de bois, assez riches, appelés commodes, apportés en dot par les jeunes mariés. Les buffets à pierre, placés dans les salles à manger, servaient de tables à découper le gibier”, ajoute E. Mannoni.
Meubles d’usage : rigides, lourdement implantés au sol
“L’armoire est très typée. On la remarque par sa corniche en double arcs, droite ou cintrée, à double et même triple cintre, une particularité lyonnaise unique en France. Elle est imposante, sculptée, très moulurée sur le contour des portes, avec, sur son fronton, des scènes sculptées d’animaux en plumes de pin, des coquilles ou autres motifs fantastiques dans le goût de l’époque”, explique l’antiquaire lyonnais. S’appuyant au bas d’une corniche formant soubassement rappelant le meuble Louis XIII, les armoires ne se détachent pas du sol. Pourtant quelques-unes possèdent des pieds cambrés et une traverse chantournée. “La commode lyonnaise la plus caractéristique est rectangulaire avec une façade légèrement bombée. Elle aussi, comme l’armoire et le buffet est de dimension supérieure à la moyenne, et tout en noyer, même le plateau. Elle peut également être galbée sur les côtés, dite en tombeau”, cintrée, en arbalète plissée par vagues sur la façade, avec de profondes sculptures issues de la Renaissance sur les tiroirs. Les pieds sont légèrement cambrés, marqués par une arête, dit de biches, ou escargots
Avènement des sièges
Le passage du Louis XIV au Louis XV marque l’avènement des sièges et tout particulièrement des fauteuils. Les courbes Louis XV, que les lyonnais n’ont pas reproduit sur les grands meubles, se retrouvent ici sur les sièges. Des menuisiers- ébénistes lyonnais comme Nogaret, le plus célèbre d’entre eux, avec ses fameux sièges en ”cabriolet”, son beau-frère François Canot, Claude Levet, François Lapierre, Sébastien Carpantier et les Parmentier, Nicolas et Antoine, comptent parmi les meilleurs ouvriers en sièges.
Légèreté des sièges, rythme et coup de fouet
Le fauteuil en cabriolet de Nogaret (qui couvre les trois-quart de la production lyonnaise) se distingue par son allure trapue et ses bois généreux. C’est un cabriolet qui a toute la prestance d’un siège à la Reine. Le dossier n’est que faiblement concave, l’assise est large, l’équilibre et la solidité s’imposent au regard. Les supports d’accotoirs à la verticale, sont situés à l’extérieur du plan de la ceinture. La console d’accoudoir est appelée coup de fouet. La mouluration est généreuse, rythmée par de petits crochets de feuillage, avec des petites fleurs au sommet des dossiers, à la ceinture et aux montants. Canot, tout comme Nogaret, donne au siège Louis XV des caractéristiques régionales : cintre proéminent de la traverse supérieure, chantournement prononcé des accotoirs et de la ceinture qui se rejoignent sous le siège, légèreté de la sculpture et qualité de la mouluration. Pendant une cinquantaine d’années, de 1740 à 1790, le siège se perpétue dans le même esprit puis l’Empire provoque une cassure dans le mobilier lyonnais : le style Louis XVI appartenant beaucoup plus à l’esprit de Paris, à la fin du XVIIIe, on commence à introduire du bois de cerisier, et de la couleur avec le sapin peint : l’époque bénie lyonnaise n’évoluera plus.
Dominique Jacquemin Article extrait du Chineur n°44 - Juin 2001
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