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De comptoir, de table, de cure...
histoires de verres


Il n’existe pas en France de tradition verrière comme en Italie, Bohême ou Angleterre. Le marché du verre est quasiment inexistant et les antiquaires spécialisés se comptent sur les doigts de la main. Cependant, le verre plaît toujours. Bien planté sur son pied, ventru, en verre ou en cristal, il est la partie remarquée des arts de la table. Dépareillé ou en série, les Français l’aiment pour qui sait mettre son vin en valeur. Pour cette raison, en France on a préféré les verres fins à table. Quant aux verres de bistro, c’est une autre histoire: le verre épais est de rigueur pour pousser le client à la consommation. Cela ne le rend pas moins attrayant!


Techniques de création
Autrefois, les verres ne coûtaient rien...
Un nouvel élan
Naissance de styles divers
Le verre “à pied”
Des verres plus petits qu'aujourd'hui
Pas de révolution dans les formes
Le verre “voleur”, épais et solide
La mode bistro
Abordable et convivial
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Dès 3500 ans avant J.C., le verre, récipient destiné à recevoir un liquide à boire, a eu la forme d’une coupe. “On peut penser que la forme originelle vient des mains en coupe pour boire l’eau, raconte Jacqueline Bellanger, expert en verrerie ancienne. Au début du Moyen-âge, les verres sont les mêmes pour les seigneurs et pour les paysans. Il en existe de toutes sortes, et n’importe qui boit n’importe quoi dedans”... Issu de la fusion de trois éléments, un vitrifiant (sable), un fondant (soude, potasse) et un stabilisant (chaux, oxyde, fer, zinc), le verre est une matière noble, brillante et sonore, né dans le bassin de la Méditerranée orientale.

Techniques de création

Durant l’Antiquité, les maîtres-verriers moulaient le verre ou le pressaient entre deux moules. La technique du soufflage à la volée, consistant à insuffler de l’air à l’aide d’une canne à l’intérieur d’une masse de verre en fusion, n’apparaît qu’au 1er siècle avant J.C. et donne le verre dit “soufflé”. Soufflé dans un moule, le verre est dit “soufflé - moulé”. Jusqu’au XIXe siècle, la presque totalité de la verrerie courante sera soufflée. La mécanisation du verre intervient à cette période, au nom de la rentabilité, avec l’invention de diverses machines.

Autrefois, les verres ne coûtaient rien...

Le cristal n’arrive qu’à la fin du XVIIIe siècle, particulièrement au XIXe siècle, bizarrement, on trouve plus facilement aujourd’hui des services entiers en cristal qu’en verre ancien, pourtant plus coûteux et plus fragiles; car les verres d’usage courant ont été dispersés au cours du temps, au contraire des verres précieux, ne serait ce qu’à travers le patrimoine national que représentent les lieux où on les utilisais : “Autrefois, les verres se ressemblaient tous et ne coûtaient rien, même pour les petites gens”, raconte l’expert, “Chacun faisait fabriquer ses verres. Le châtelain avait ses deux trois verriers, itinérants ou pas, qu’il faisait travailler. Un verre se cassait : on en commandait un autre”.

Un nouvel élan

On excepte les verres cadeaux ou de circonstances, qui commencent à se répandre sous le règne de Catherine de Médicis. Les premiers verres à jambe prestigieux arrivent en France par la monarque italienne au XVIe siècle. A cette époque, les verres ne se disposent pas sur les tables. On les met à rafraîchir dans une verrière et un valet les apporte selon les besoins. “Les premiers services de verres à eau apparaissent sous Charles X”, raconte Christiane Tassin propriétaire du magasin “Les verres de nos Grand-Mères” à Saint-Ouen. “Ils étaient massifs, à jambe, avec un pied carré”.

Naissance de styles divers

L’arrivée de Louis-Philippe ne les allège pas. A côté de ces verres précieux, rustiques d’aspect, très travaillés, qui développent les arts de la table (la salle à manger naît sous Louis-Philippe), les récipients simples, avec ou sans pied sont légion : verres de curé, coniques, pas vraiment somptueux, mais bien en main, verres de paysans, verres de bistro, (on les appelait alors taverne ou relais). Jacqueline Bellanger évoque aussi les verres “à cul sec” ou “d’étrier”, sans pied, spécifiques aux cavaliers sur le départ, que l’on vidait d’un seul coup, d’où leurs noms...

Le verre “à pied”

Le verre à jambe, appelé improprement “à pied”, se compose d’une coupe, d’une tige et d’un pied. “Le verre à pied sera inventé par des nouveaux riches qui dans les années 1920/30 ont des yachts, raconte l’expert. Pour qu’ils soient plus équilibrés sur le pont des bateaux, on leur fabrique des pieds costauds, qui vont vite faire fureur. Tous les foyers français en possèdent dans leurs placards. Jusqu’aux années 60, où le verre à jambe va peu à peu revenir en force; indéniablement, il est plus élancé, plus élégant”...

Des verres plus petits qu'aujourd'hui

Les gobelets servent davantage à boire individuellement, s’offrent pour un anniversaire, ou en cadeau, de mariage, commémoratif. On les voit davantage dans le sud de la France et au cours du bas Moyen-âge. “D’une manière générale, poursuit Stéphanie Collier, la fille de Mme Tassin, le service de table se compose d’un verre à eau, d’un verre à vin rouge, et d’un verre à vin blanc, si petit qu’il sert de verre à apéritif. Le verre à vin rouge est beaucoup plus petit en volume que le notre. C’est pourquoi sur nos tables d’aujourd’hui, il est difficile de constituer un service complet, il manque une taille. Il reste la solution de présenter un verre de modèles dans le même style. Mais de toutes façons les verres ne sont jamais très grands, surtout s’ils sont épais”. S’ajoute à ces trois verres, la flûte à champagne, jusqu’à la fin du XIXe siècle, qui se transforme en coupe, jusqu’en 1960, puis qui retourne à la flûte, utilisée aujourd’hui.

Pas de révolution dans les formes

En 1882, la grande mode est aux verres du Rhin, que l’on ajoute au service. Pas une ville de France n’échappe à la contagion, même si pour certaines d’entre elles, jamais dedans ne coulera de vin du Rhin. Comme les autres, il sera décoré ou transparent, en cristal ou plus populaire, en demi-cristal, gravé à la roue ou à l’acide. Les formes, comme les couleurs, varient suivant les régions, les pays : autant de régions, autant de formes, mais dans l’ensemble, pas de grande révolution; tout juste peut on noter la période Art Déco, où même s’il est toujours sur jambe, le verre se raccourci et plaque son pied carré sur la table. “Depuis 150 ans, les classiques restent toujours les mêmes” commente Christiane Tassin. “Même s’il change de forme ou couleur, le verre restera fonctionnel”, confirme l’expert.

Le verre “voleur”, épais et solide

Même si la couleur est importée depuis la Haute-Antiquité, le verre banal n’a pas de couleur. A fortiori, les verres de bistro, dont ceux à fondeau. Appelés verres “voleurs”, ils ont un fond très épais pour pousser le client à consommer. C’est l’épaisseur du verre qui fait la différence entre le ballon du bistro et son homologue bourgeois. “Il doit être stable avec une base large, et épais pour la solidité, mais aussi parce que moins le patron met d’alcool dans le verre, plus il est content”, commente Daniel Mercier, propriétaire “Du Billard au comptoir” à Saint-Ouen.

La mode bistro

Familiers, lourds et quasiment incassables, les verres bistro sont apparus au XIXe siècle avec les petits cafés de quartiers ou de villages. C’est la grande mode jusqu’en 1914, puis de nouveau entre les deux guerres. Très variés, ils se déclinent entre verres à cidre ou à limonade, dont les lignes rappellent celles des chopes de bière, les verres sur pied à porto ou à sherry, les verres à absinthe, très lourds et au fond compensé, les verres à anisette, d’autres à rebords dorés, le traditionnel ballon à pied pour le vin rouge ou le petit blanc, Le verre à Dubonnet à pied court et évasé, à Diabolo, haut sur pied, ou encore ceux à Vermouth ou à Claquesin. Chaque type d’apéritif a son style et même chaque marque.

Abordable et convivial

Les verres publicitaires sont nombreux. Le verre à bistro, même ancien, reste également plus abordable que le moindre modèle en cristal, par ailleurs beaucoup plus fragile. N’hésitez pas à utiliser vos verres bistro tous les jours, ils se cassent moins que les verres actuels. Enfin sachez que bien sûr, la valeur de votre verrerie de table se mesure à sa rareté, son élégance, son appartenance, sa localisation, ses formes et ses couleurs ; mais aussi à son folklore : rien de plus convivial, et cela mettra de l’ambiance dans votre soirée, que de dresser votre table avec un joli verre différent par convive : chacun s’amusera à reconnaître son verre...


Dominique Jacquemin
Remerciements à Jacqueline Bellanger, expert, pour sa précieuse collaboration.
Chineur n°46 – Août 2001




 
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